C'est en 2004 que Ki-oon lance un jeune auteur, pas encore officiellement publié au Japon. Il s'appelle Tetsuya Tsutsui et son one-shot Duds Hunt est une des premières sorties du tout jeune éditeur français. Quelques mois plus tard, il est repéré au Japon par Square-Enix et se voit édité dans son pays d'origine. Rien d'étonnant donc à ce qu'aujourd'hui, Tsutsui travaille directement avec Ki-oon sur sa dernière série en cours, Prophecy, ce qui ne l'empêche pas d'être prépubliée au Japon chez Shueisha dans le magazine Jump X.
Sept ans après la sortie de sa première série, Manhole, il est enfin temps de retrouver le style détaillé de Tetsuya Tsutsui.

Prophecy volume 1La section de cybercriminalité de la police ne va pas pouvoir se contenter d'arrêter les petits revendeurs de jeux vidéo pirates. Un nouveau venu commence à faire du bruit sur le net : il s'appelle Paperboy et poste régulièrement des vidéos où il fait des prévisions pour révéler au grand jour les délits et crimes impunis qu'il compte bien juger par lui-même. Défenseur des humiliés et des opprimés ou simple bourreau cherchant à légitimer sa violence ?

Tsutsui revient donc avec un nouveau thriller et on retrouve ses ingrédients habituels : d'un côté la technologie, les réseaux sociaux, le net, de l'autre, des êtres déphasés, égarés, en colère, qui ont une revanche à prendre sur la vie, quitte à s'en prendre à celle des autres.
Ici, ce Paperboy se voit comme l'ultime réponse face aux humiliations et autres injustices que connaissent les plus faibles de la société. Incapables de se défendre, abandonnés par leurs pairs, ceux-ci ne peuvent rien espérer et voient alors débarquer ce justicier masqué qui n'a pourtant rien d'un Zorro des temps modernes. Aveuglé par la colère, ivre de haine, ne sachant répondre à la violence que par une dose encore plus forte de coups, il semble ne pas avoir de limites et joue, plus ou moins volontairement, avec les pulsions malsaines et morbides des accrocs du net, pas toujours capables de discerner le vrai du faux dans ce qu'ils voient de clic en clic.

Cela fait-il de Prophecy une œuvre sombrant facilement dans le manichéisme le plus primaire ? Pas vraiment puisque c'est la colère et la soif de vengeance qui font courir Paperboy, devenant alors un pantin aveugle sans limite, entraîné de plus en plus vite dans une course folle de brutalité qui n'a plus grand-chose à voir avec la justice, la haine rendant ses jugements de plus en plus primaires et simplistes. Tel un gladiateur au milieu des arènes, couvert du sang de ses adversaires, galvanisé par la foule du web qui hurle virtuellement pour encore plus d'hémoglobine, il continue sans aucun espoir de voir la lumière au bout de sa route, frappant, cognant, dénonçant des crimes pour légitimer les siens.
Et les flics derrière ? Ils courent. Sans pouvoir vraiment imaginer ce qu'ils coursent, attendant surtout une erreur de leur proie pour s'en saisir.

Honnêtement, la petite troupe de flics n'est pas des plus crédibles, et notamment le lieutenant Erika Yoshino, avec ses lunettes de soleil à la Horacio Caine (le flic le moins crédible de toute l'histoire de la TV), son attitude qui se la pète et ses tirades un rien pompeuses. Le trio de flics n'est donc pas franchement vraisemblable mais on se laisse facilement entraîner dans cette course-poursuite plutôt bien menée, avec toute l'efficacité et le rythme que Tsutsui sait mettre dans ses œuvres.
Reste tout de même qu'on en apprend déjà énormément dans ce premier tome : les motivations, les buts, les intervenants, on sait à peu près tout, ce ne sera donc pas là-dessus que se jouera le reste de la série mais peut-être plutôt sur la course-poursuite en elle-même, le niveau de violence de Paperboy ne pouvant aller qu'en s'accroissant, mais jusqu'où ? À vouloir jouer à la Justice aveugle, sans recul, sans prise en compte du contexte, sans réflexion, il n'y a plus de limite et seuls restent alors les coups, les morts, qui font oublier toute justification, potentiellement explicable sur certains points mais néanmoins totalement condamnable. La société, aussi avilissante et inhumaine soit-elle, n'est pas une excuse au défouloir barbare.

Tsutsui n'est pas du genre à faire traîner ses histoires et vu ce que contient déjà ce premier tome, nul doute qu'on en restera à une série vraisemblablement assez courte. Pas encore deuxième volume paru au Japon, le premier étant paru en avril 2012, il faudra donc patienter un peu pour connaître la suite en version française...