Est-ce l'arrivée imminente d'une apocalyptique fin d'année 2012 annoncée ? Toujours est-il que le rayon "manga catastrophe" voit s'installer quelques nouveaux venus depuis quelques mois. Après la pluie noire de Sprite, les giga-monstres amateurs de chair humaine de Hakaiju, voici les zombies d'I am a hero de Kengo Hanazawa. Ici, pas de volcan au réveil un peu brutal, de tremblement de terre ravageur, de météorite armageddonesque, ou autre évènement démentiel et très démonstratif ayant pour but la destruction plus ou moins rapide de l'Humanité.

I am a Hero volume 1Non, ici, on prend le temps de s'installer et on commence tranquillement en découvrant le quotidien un rien pathétique de Hideo Suzuki, ex-mangaka redevenu simple assistant d'un dessinateur érotique après la fin prématurée de sa seule et unique série. Loser de 35 ans aux divers TOC censés le calmer de ses angoisses, il est à deux doigts du diagnostic de schizophrène à force de causer avec son ami imaginaire. Il a tout de même une copine, Tekko, totalement obsédée par son ex sans même s'en rendre compte, devenant même passablement maltraitante avec un coup de trop dans le nez. Bref, une vie idéale, socialement un brin foireuse, sans guère d'avenir chatoyant. Hideo espère pourtant réussir à être le héros de sa propre existence...

Contrairement aux autres mangas catastrophes donc, I am a hero commence par nous plonger dans un "banal" quotidien, terne et déjà un peu flippant de par la manière de vivre totalement décalée de Hideo. D'un côté, des collègues assistants aussi barrés que lui, comme ce quinquagénaire obsessionnel amateur de présentatrices TV, de l'autre un rival amoureux et professionnel totalement risible : on est déjà mal à l'aise au fur et à mesure de la découverte de la vie du jeune homme, qu'on finit presque par prendre en pitié au fil des pages. L'ambiance est poisseuse, moite, et me fait penser à Homunculus pour le peu que j'ai pu en lire. Mais en même temps...
En arrière-plan, comme en fond sonore, on sent que quelque chose se trame, que l'horreur commence à se frayer un chemin, que des trucs bizarres se passent, sans que personne ne le remarque vraiment. Jusqu'à ce que d'un coup, PAM, Hideo, et nous par la même occasion, on se le prenne en pleine tronche. Personne ne comprend, personne ne réalise, beaucoup préfèrent ne rien voir, refusent d'accepter ce que leurs yeux, et sans doute leurs tripes aussi, leur hurlent, tandis que leurs proches commencent à prendre une tête un peu bizarre, à sentir la viande avariée et à gagner un mordant très démonstratif.

Je ne suis pas amatrice de zombies. Je n'ai jamais ouvert un volume de The Walking Dead, le nom de George Romero n'éveille en moi aucun fanatisme idolâtre. Je serais donc bien en peine de dire si cette nouvelle version des "gens plus vraiment très frais et un peu morts mais qui bougent quand même en voulant te bouffer la gueule" est : 1) crédible 2) originale 3) conforme au cahier des charges. Néanmoins, le mangaka parvient habilement à créer un contexte déjà bien anxiogène avec la petite vie foireuse de son Hideo. Qui d'un coup gagne le titre de champion de la normalité quand la situation part en sucette et que les mordeurs sortent dîner en ville. Finalement, sa vie pourrie n'était pas si mal et pas si flippante... L'ambiance est lourde, tenace, colle aux doigts, et le stress monte petit à petit tandis que l'on sent que quelque chose va débarquer d'un coup, sans qu'on arrive vraiment à savoir sous quelle forme. Ni avec quelle envergure. Ni à quelle vitesse.
Voilà en tout cas deux premiers tomes plutôt réussis, tendus, rythmés, haletants, sachant gérer l'angoisse qui monte au travers de quelques détails tandis que le quotidien commence à partir en roue libre. Impossible de savoir comment la suite va évoluer, tandis que le pauvre Hideo, pathétique mais finalement pas si désagréable tant que sa cervelle lui appartient, se retrouve à devoir enfin prendre sa vie en main, lui qui n'était jusque-là qu'un personnage secondaire de sa propre existence. Alors, est-il un héros ?

Bientôt 9 tomes au compteur japonais où la série paraît chez l'éditeur Shogakukan. En France, c'est Kana qui nous la propose en collection Big Kana (pour public averti, car si le mangaka ne joue pas à outrance avec la gratuité ensanglantée que peuvent lui permettre ses charmants personnages, c'est tout de même un peu glauque pour les plus sensibles) et le troisième tome est prévu pour le 1er juin 2012.