C'est Sakka, en 2005, qui nous fit découvrir le style très personnel de Daisuke Igarashi, avec Hanashippanashi, Sorcières puis Petite forêt. Mais c'est Sarbacane qui nous offre un voyage plein d'embruns avec Les enfants de la mer.

Les enfants de la mer volume 1Ruka, collégienne, a beau aimer le hand-ball, elle ne semble vraiment pas faite pour les sports d'équipe vu son caractère passablement asocial et sa difficulté à communiquer, les autres ne le comprenant alors pas et la rejetant très vite. Expulsée de son club, la voilà livrée à elle-même, de nouveau en solitaire, pour ces vacances d'été qui débutent tout juste. Elle rencontre alors un étrange garçon au bord de la mer, Umi, à la nage si gracieuse et à la peau qui luit dans la nuit... Elle le retrouve le jour suivant à l'aquarium où travaille son père. Ces vacances d'été risquent d'être plutôt agitées, finalement...

Avec son trait croqué ne cherchant pas le lisse parfait (et froid) à tout prix, Daisuke Igarashi est de ces artistes "sensuels", à savoir qu'il parvient à retranscrire et transmettre avec beaucoup de finesse et de subtilité les sensations ressenties par ses personnages au fil des pages, comme si on y était. La caresse du vent iodé, le sable mouillé qui se défile sous les orteils à chaque vague, le ronflement incessant de la mer, l'émerveillement transi face à un géant des océans s'approchant... Nous voilà d'office plongés dans cette étrange aventure marine qui parvient pourtant à paraître totalement authentique et vraisemblable malgré toutes les interrogations qu'elle suscite, les impossibilités qu'elle décrit.
Durant plus de 300 pages, il ne semble finalement pas se passer tant de choses que ça mais l'auteur parvient à créer un univers vivant parfaitement construit où tout paraît possible devant le regard d'une gamine qui a tout à découvrir dans un monde qu'elle ne sait pas vraiment gérer. Mais un autre va peut-être s'ouvrir devant ses yeux, elle qui a déjà entrevu l'incroyable dans sa petite enfance.

Ce premier tome est une véritable ode à la mer, à ses secrets, à sa beauté, à ses habitants bien malmenés par une humanité peu soucieuse de ce qui ne lui paraît pas "utile". Impossible de savoir vers quoi va se diriger l'auteur, quels mystères il va entretenir, dévoiler, rajouter, explorer, tel un plongeur au fond d'une eau turquoise entouré de mille poissons bigarrés. L'ensemble est alors particulièrement prenant, intrigant, fascinant, sachant nous entraîner à la suite de trois gamins pas vraiment ordinaires, dont le destin semble inévitablement lié, sans qu'on puisse deviner quelle sera la finalité de ce ballet presque plus aérien que marin, entouré de créatures paraissant évoluer dans une autre dimension, pleine de grâce, de sérénité et de majesté.
On s'attache rapidement à ces mômes pourtant pas forcément faciles d'accès, comme déjà passés dans un autre monde qui s'éloigne du nôtre. On finit alors le volume avec deux sentiments un peu contradictoires : d'un côté, l'envie de vite pouvoir se plonger dans la suite, pressé de comprendre et de découvrir le message que l'auteur veut certainement délivrer au travers de cette fable... et de l'autre, l'envie de laisser un peu reposer tout ça, tranquillement dans notre tête, laisser ces attachants et étonnants personnages trouver leur place et prendre leur aise dans notre mémoire. Nul doute qu'après un premier tome nous ayant posé précisément le contexte et lancé pas mal de mystères, la suite apporte son lot de révélations et de bouleversements troublants.

Sarbacane n'ayant jusque-là jamais sorti de série manga, impossible de savoir quel sera le rythme de parution : voilà une invitation à se laisser porter au fil de l'eau... On parle néanmoins du volume 2 pour juin 2012.
Quatre tomes sont parus pour le moment au Japon chez l'éditeur Shogakukan, prépubliés dans le magazine Ikki, un cinquième et dernier devrait normalement voir le jour cette année. Si je tique quelque peu sur le traitement des onomatopées, si spécial - seules certaines sont traduites, sous les cases - hachant un peu la lecture, il faut quand même reconnaître que Sarbacane nous propose là une belle édition française.