Après Doki-Doki et son dense mais hilarant Otaku Girls et Soleil Manga et son bien plus sage et classique Ma copine est fan de yaoi, Akata / Delcourt nous invite à son tour à rencontrer quelques "filles moisies", c'est-à-dire des fujoshi, des filles otaku, avec Princess Jellyfish d'Akiko Higashimura.

Princess Jellyfish volume 1Voici donc Tsukimi, jeune femme montée à Tokyo pour devenir illustratrice et vivant depuis trois mois à la résidence Amamizu, interdite aux hommes et remplie d'autres fujoshi avec leur obsession personnelle : les trains, les poupées, Les trois royaumes... Son obsession à elle ? Les méduses, depuis qu'elle en a vues avec sa mère, maintenant décédée, lors d'une visite dans un aquarium. Les méduses représentent son idéal de beauté, telles des princesses des mers en robe froufrouteuse, et elle ne cesse de les dessiner, ayant tout lu sur elles. Et c'est justement grâce à l'une d'elles qu'elle rencontre un soir une fille qui a tout d'une princesse idéale... trop idéale peut-être même... N'est-elle vraiment qu'une simple Humana Coquetta, comme les surnomment ses copines d'Amamizu avec effroi et tremblements dans la voix ?

Difficile en fait de se faire un avis tranché avec ce premier volume tant il propose de choses différentes, de pistes, de sujets, sans qu'on puisse réellement deviner quel personnage va prendre l'ascendant, quel chemin va suivre la mangaka. D'autant plus difficile quand en pleine lecture, on se surprend à avoir bien plus de points communs avec les fujoshi exilées du monde social qu'avec les Humana, Coquetta ou pas, qu'elles rencontrent par inadvertance au fil des pages.
Difficile alors de savoir si le focus sur ces filles en marge va avoir pour objectif de les faire rentrer dans le droit chemin de jolies princesses bien sous tout rapport, adeptes de tous les artifices de séduction imposés par une société consensuelle refusant les différences, ou si au contraire, nos gentilles loseuses vont pouvoir résister et faire accepter leur choix de vie, peut-être pathétique aux yeux de certains, mais pas spécialement moins valable qu'un autre (même si, dans ce cas extrême, on n'est pas bien loin d'un certain parasitage des parents par leurs enfants incapables d'accepter de prendre leur place dans une société qui les répugne et les pousse à l'isolement).

Pas de jugement moral en fait pour le moment puisque chacun a sa manière d'être un peu subversif et de provoquer une réaction du groupe qu'il confronte à ses propres contradictions, que ce soit celui de la majorité bien-pensante ou celui des Amars d'Amamizu, chaque entité se créant sa propre vision de la normalité qu'il ne faut pas contredire sous peine de risquer le rejet.
Soit dit en passant, la lecture de ce premier tome de Princess Jellyfish fait un peu écho à une autre de mes lectures du moment, Japon, la crise des modèles de Muriel Jolivet.

Bon, c'est bien gentil les thèses sociologiques - si vous ne connaissiez pas les NEET, ce sera l'occasion - mais qu'en est-il côté divertissement ?
La galerie de personnages que nous propose Higashimura est plutôt large : d'un côté, les diverses fujoshi et leur spécialité - la mangaka de Boy's Love, cloîtrée dans sa chambre et vue comme une quasi-déesse par ses colocataires est énorme - de l'autre, la famille de la nouvelle amie de Tsukimi, très excessive elle aussi mais dans un sens diamétralement opposé puisqu'elle est garante des modèles de société de par sa position.
La confrontation de ces deux mondes déclenche forcément pas mal de rires, Tsukimi se retrouvant sans le vouloir à faire le pont entre les deux, elle qui ne voulait rien d'autre que vivre tranquillement dans son cocon sans s'inquiéter d'un avenir forcément anxiogène quand on est à la marge. Et ce qui relie tout ce beau monde, c'est la tendresse avec laquelle Higashimura se plaît à nous les dépeindre, avec leur maladresses et leurs certitudes fragiles auxquelles chacun se raccroche tant bien que mal. On sourit souvent, on rit même, on s'attache à ces personnages souvent excessifs mais pourtant révélateurs d'une société normée lourde à supporter.
On évite même un défaut souvent récurrent dans ce genre de manga, où abondent régulièrement des pages bien trop chargées fatigantes à lire. Ici pas d'hystérie trop crispante ou de méga-bulles blindées, permettant une lecture rythmée sans en faire trop.

Ce premier tome parvient en tout cas à amuser et divertir assez efficacement, avec une pointe d'intrigue donnant envie de savoir comment la mangaka va faire évoluer tout ça, tant les possibilités semblent nombreuses et diverses.
Huit tomes sont pour le moment parus au Japon, le volume 2 est prévu en France pour le 30 novembre 2011.