Après Panini Manga qui avait sorti Dites-moi que j'existe, c'est au tour d'Akata/Delcourt de nous faire mieux connaître Ryô Ikuemi, mangaka emblématique du shôjo moderne au Japon, avec sa dernière série Puzzle.

Le premier volume débute par le béguin d'une lycéenne. Harcelée chaque matin dans le train par une main baladeuse, Yuma ne doit son salut qu'à son protecteur Suwa, camarade de classe un brin amoureux. Mais est-il vraiment le numéro 1 dans le cœur de la jeune fille ? Du très classique à première vue mais la manière de l'auteure d'évoquer les diverses attirances intrigue et accroche, parvenant à partager l'ambiguité, l'incertitude et l'intensité vacillante de ces sentiments tout neufs avec beaucoup de tendresse et de douceur.
On enchaîne alors sur une autre romance, toujours aussi tendre et délicate, tournant cette fois-ci à l'émotion pure, celle qui serre la gorge et touche au cœur. On comprend alors petit à petit la raison du titre du manga : chaque acte est une pièce de ce grand puzzle des sentiments où les différents protagonistes sont mis en scène au fur et à mesure, ne partageant apparemment aucun point commun pour finalement se lier les uns aux autres, avec beaucoup de subtilité, sans qu'on s'y perde malgré le nombre toujours croissant de noms à retenir.
Ils ne sont d'ailleurs pas que des noms ou des visages mais surtout des histoires, parfois simplement banales comme vous et moi, parfois plus tragiques. La mangaka leur construit alors une véritable identité émotionnelle, au delà de la simple amourette de lycée. Les sentiments naissent, grandissent, s'étiolent, ressurgissent, comme une vague qui s'écrase sur la plage, la mer qui reflue et revient la seconde d'après. Chaque personnage se découvre alors petit à petit, chacun prenant son importance, sa place sur l'échiquier, une place qui bouge et évolue au fil des pages et des rencontres, des pertes et des retrouvailles. Aucune méchanceté gratuite, animosité baveuse, romance dégoulinante, juste des mots, des émotions, des battements de cœur, celui de lycéennes ou d'employés, de prof ou de stagiaires.

Le dessin est à mi-chemin entre la ligne classique du shôjo avec ses nymphettes aux grands yeux et la ligne plus déstructurée du josei, permettant de faire mûrir les émotions en même temps que les personnages. Il ne faut souvent que quelques cases, quelques regards, quelques plans pour que l'intensité des relations éclate, se déverse sur les pages que ce soit au travers du premier baiser ou de la première nuit ensemble, sans jamais pour autant en faire des tonnes, tout étant très simple, naturel, évident.
Avec ces deux premiers volumes, on imagine déjà l'étendue de ce que la mangaka va décrire, mettre en scène et en image, suggérer et apporter, créant une mosaïque toujours plus grande des sentiments avec délicatesse, subtilité, humanité, beaucoup de tendresse et de douceur. La narration parvient à donner vie à cet ensemble, libre tout en restant parfaitement lisible, fluide et rythmée. Chaque personnage apporte sa pierre à l'édifice, avec son caractère propre, jamais stéréotypé, cliché ou basique, loin des héroïnes cruchouilles et de leurs princes charmants "beaux ténébreux/sadiques/macho/dominateurs (rayez la mention inutile)" des shôjo mangas habituels.

Voilà en tout cas un début de manga particulièrement intrigant, passionnant et chaleureux. Alternant légèreté et drame avec beaucoup d'habileté, de sensibilité et d'humour, Ryô Ikuemi parvient dès ces deux premiers tomes à nous plonger complètement dans le quotidien amoureux de ses attachants personnages.
La série compte 12 tomes pour le moment au Japon - combien de pièces va-t-elle donner à son puzzle ? - et le troisième est prévu en France le 18 août prochain.