Mettez votre plus beau short à paillettes, sortez votre plus solide protège-dents, astiquez vos gants, c'est parti pour un voyage au pays de la testostérone et de l'uppercut qui vous démonte la tête...

En 2002 débutait Racaille Blues de Morita chez J'ai lu, suivi d'Ippo - La rage de vaincre de Morikawa en 2007 chez Kurokawa. Mais avant ceux-ci, le manga de boxe avait déjà trouvé sa référence au Japon dès 1968 avec Ashita no Joe de Chiba/Takamori, dont la célèbre dernière scène a marqué bon nombre de lecteurs nippons si mes souvenirs sont exacts. C'est Glénat qui nous propose de découvrir cette série mythique dans sa collection Vintage, réservée aux mangas cultes, références des mangaka d'aujourd'hui, puisqu'il ne faudrait pas croire qu'il n'y avait que Tezuka à l'époque...

Pourtant, un lecteur ouvrant ce premier volume n'y verra sans doute pas beaucoup de référence à la boxe : pas de suée dans une salle de sport, d'haletants matchs sur un ring, de gants qui claquent sur des pattes d'ours. Car le héros, Joe Yabuki, est une forte tête et bien malin sera celui qui parviendra à lui faire suivre un autre chemin que le sien. A savoir celui d'un gamin des rues qui ne croit déjà plus à rien ni personne à seulement 15 ans, bagarreur, frondeur, escroc, arrogant et plein de gouaille, n'ayant peur de rien, ne supportant aucune marque d'autorité, ne tenant qu'à la seule et unique chose qu'il ait jamais possédée : sa liberté. Une liberté qu'il défend avec la fougue désespérée d'un chien enragé, mordant la main qui tente de le nourrir, refusant d'être apprivoisé. Généreux et ouvert aux autres, il cache son grand coeur derrière des moqueries de fier-à-bras, sachant d'instinct que la moindre preuve de faiblesse pourrait lui coûter cher.
Quand Danpei Tange, ex-champion de boxe devenu adepte du vidage de bouteille, tente de le convertir après être tombé amoureux de son punch et de son agilité, maintes fois démontrés au cours de nombreuses bagarres de rue déclenchées à la moindre broutille, Joe ne voit là qu'un vieil ivrogne prêt à lui chiper sa chère liberté pour l'enfermer dans la cage dorée de la rigueur de la boxe, le vieux débris espérant alors parvenir enfin à vivre son rêve de gloire qu'il n'a pu atteindre lui-même dans ses jeunes années. Le gamin n'a sans doute pas tort...

Là où le gentil et aimable Ippo devenait vite un accro de l'entraînement, ne rechignant devant aucun exercice et suivant scrupuleusement toutes les consignes, Joe va passer de chef d'une bande de gamins au milieu de taudis vacabranlants en nouveau-venu d'une maison de correction remplie de petites frappes prêtes à lui faire ravaler sa fierté et son baratin. C'est sale, c'est crade, c'est violent, sombre et haletant, la misère sociale prend aux tripes, et le jeune homme ne se laisse pas approcher, n'écoutant rien ni personne au milieu de cet environnement glacé où rien ne semble pouvoir briller (bon, on n'est pas non plus dans un seinen ultra-violent interdit aux moins de 18 ans, hein...).
Pour autant, cette mise en scène de la vie du jeune bagarreur rend la lecture d'autant plus prenante : si Joe peut apparaître au premier abord quelque peu antipathique, se moquant de tout, crachant sur toute aide, il accroche l'oeil dans sa recherche éperdue de la liberté, gamin paumé prêt à tout risquer pour tenter d'exister par lui-même, n'ayant connu qu'abandon, tromperie et magouille toute sa jeune vie. Il en devient attachant dans son intégrité, sa force, sa persévérance, son envie rageuse d'aller jusqu'au bout face à une vie foireuse, riant à gorge déployée face aux difficultés, aux couteaux qui le menacent, aux flics qui l'encerclent, aux coups qu'il prend et qu'il renvoie au centuple.

Le style graphique, s'il dérangera sûrement l'oeil d'un lecteur de Naruto ou One piece, ne choquera aucunement l'habitué d'un Kazuhiko Shimamoto (La plume de feu si quelqu'un s'en souvient encore...) ou Hidenori Hara (Regatta), trait un peu old school (puisque datant des années 70) mais dégageant pas mal de finesse et surtout beaucoup d'énergie, notamment au travers d'une narration bien rythmée, parfaitement lisible, sachant alterner bagarres aux nombreuses onomatopées et moments plus calmes avant la tempête suivante. Là où certains mangas se lisent en quinze minutes montre en main, il en faut un peu plus pour en finir avec le premier volume d'Ashita no Joe, tant il est riche et fouillé, sans jamais pour autant lasser, fatiguer ou repousser. Et on finit le volume curieux de savoir comment la boxe va se découvrir un nouveau champion derrière ce chien fou imprévisible...

Apparemment, treize volume semblent prévus dans cette édition (365 pages pour ce premier tome), le second étant annoncé pour le 7 avril 2010.